Les Copains d’Après ou les réseaux sociaux français d’Avant … !?

By dennis, 27 mai 2016

 article du Figaro du 27 mai 2016
http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/05/24/32001-20160524ARTFIG00005-o-sont-passes-les-reseaux-sociaux-francais.php#
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Viadeo, Copains d’Avant, Skyblogs… Il y a dix ans, la France comptait plusieurs réseaux sociaux d’envergure. Ils se sont fait supplanter par leurs concurrents américains.

C’était un autre temps. Celui où le premier réseau social de France était de couleur sépia, et où le mot «Skyrock» évoquait le blog de notre meilleure amie plutôt qu’une radio dédiée au rap. On «kiffait» plutôt que de «liker». Il y a dix ans, notre Internet était français. Les réseaux sociaux s’appelaient Viadeo, Copains d’Avant ou Skyblog. La clé de leur succès: un concept original, mais surtout le retard des sites américains en France.

Cet âge d’or est révolu. Aujourd’hui, Facebook est le premier réseau social de France et Jack Dorsey, PDG de Twitter, pose aux côtés de Manuel Valls. Seules deux entreprises françaises figurent dans le classement des dix sites communautaires les plus fréquentés en France: la plateforme de blogs de Skyrock.com et Viadeo. Ce dernier est à lui seul un symbole de ce renversement de situation. Réseau social spécialisé dans la recherche d’emploi, Viadeo a d’abord eu des ambitions internationales, en se lançant tour à tour en Inde, en Russie, en Afrique ou en Chine. Ce fut un échec. En 2015, l’entreprise a enregistré des pertes de plus de 23 millions d’euros. Elle a finalement annoncé vendredi abandonner son offre internationale pour se recentrer sur la France. Mais même dans son pays d’origine, le site se voit talonné par sa concurrence américaine. Il revendique 11 millions de membres en France. Exactement le même nombre que LinkedIn.

Les difficultés de Viadeo sont aussi celles de ses confrères. En quelques années, les réseaux sociaux se sont retrouvés submergés par la vague américaine. Certains parviennent à résister, en s’accrochant à des niches et un public bien particulier. Les autres essayent, un peu tard, de s’inspirer de leurs concurrents. Comment expliquer un tel destin?

● Ils ne sont plus les seuls à parler notre langue

Le premier atout des réseaux sociaux fut leur langue. Facebook et LinkedIn n’ont lancé leur version traduite en français qu’en 2008. De quoi laisser le champ libre aux entreprises du Web locales pour séduire un public d’internautes pas forcément bilingues, mais friands d’expériences en ligne. Créé en 2004, Viadeo se positionne sur le marché des professionnels, en permettant à ses membres de publier leur CV en ligne et d’y contacter des recruteurs ou des potentiels candidats à un poste. La radio Skyrock lance les «Skyblogs» en 2002: ses jeunes utilisateurs peuvent y créer leur page personnelle en quelques clics. Copains d’Avant*, né en 2001, mise sur la nostalgie, en mettant en relation des anciens camarades de classe.

La perte de cet avantage linguistique fut le premier signe des difficultés à venir pour les réseaux sociaux français. Une fois traduits, les sites américains ont tout de suite séduit les internautes français. Alors que seulement 20% d’entre eux se déclaraient membre d’un réseau social en 2007, ils étaient 82% dans ce cas en 2013, d’après l’Observatoire des réseaux sociaux de l’IFOP.

● Leur public s’est rétréci

Les internautes s’inscrivent sur un réseau social pour y retrouver leurs amis. C’est une règle simple mais cruelle. Lorsque Facebook recrute des nouveaux utilisateurs, il attire mécaniquement leurs proches, qui abandonnent souvent leur précédente plateforme de prédilection. L’arrivée du site de Mark Zuckerberg a fait deux victimes principales en France: Skyrock, qui y a perdu une partie de ses adolescents, et Copains d’Avant. Plus besoin de s’inscrire sur un réseau social dédié à sa scolarité, lorsque l’on peut retrouver ses anciens camarades facilement grâce au moteur de recherche de Facebook. Fin 2015, 19,6% des internautes français se déclaraient membres de Copains d’Avant, contre 62,9% pour Facebook, d’après Médiamétrie. Ce taux était respectivement de 49% et 37% en 2009.

Le seul moyen de résister est de se spécialiser. Cette stratégie de niche permet souvent de survivre, mais pas de dominer. Sens Critique, dédié à la critique culturelle, est aujourd’hui le 23e réseau social le plus fréquenté en France. Vie de Merde se classe 34e avec 3 millions de visiteurs par jour. Son concept est désormais décliné en 7 langues. Viadeo a quant à lui annoncé vendredi vouloir se concentrer sur l’offre locale. Il va soigner ses relations auprès des PME, un segment moins pratiqué par LinkedIn. Cet affrontement se déroule surtout sur nos ordinateurs: les réseaux sociaux américains dédiés au mobile, comme Twitter ou Snapchat, n’ont pas trouvé de concurrents français sérieux.

● Ils collectent moins de données personnelles

Nos données personnelles font la richesse des réseaux sociaux. Elles leur permettent de mieux cibler leur public, et donc de négocier des encarts publicitaires plus chers pour les annonceurs. C’est mécanique: plus Facebook grossit, plus il s’enrichit. En 2015, son chiffre d’affaires était de 5,84 milliards de dollars, dont plus de 80% provenant de ses recettes publicitaires. De leur côté, les réseaux sociaux français peinent à trouver un modèle économique rentable, sur un marché déjà plus restreint que les sites américains, aux ambitions internationales. Ils ont donc moins d’argent à investir que leurs concurrents dans l’amélioration de leurs technologies, accumulant un retard aujourd’hui impossible à combler.

Les options examinées sont diverses. Sens Critique mélange publicités et partenariats avec des sociétés spécialisées dans la vidéo à la demande. Les créateurs de Vie de Merde se sont diversifiés en lançant en parallèle quatre autres sites. Beaucoup de réseaux sociaux français se sont par ailleurs accrochés tard au payant, là où l’Internet américain mise surtout sur le gratuit. Copains d’Avant a longtemps opté pour un modèle d’abonnement avant de passer à un modèle gratuit en 2007. Viadeo s’est lui aussi trop reposé sur l’abonnement payant. Il mise aujourd’hui sur l’amélioration de son service publicitaire afin de proposer des encarts ultraciblés à ses annonceurs. Une stratégie qui, là encore, n’est pas sans rappeler celle de Facebook, mais avec quelques années de retard.

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